TWOBII VOUS PRÉSENTE UNE ANALYSE APPROFONDIE DU SUJET
Après dix ans d’application, Solvabilité II entre dans une phase
d’évolution attendue.
La réforme adoptée fin 2024 vise avant tout à ajuster le dispositif existant. Cette évolution s’appuie largement sur le retour d’expérience accumulé depuis 2016. La transposition en cours ouvre la voie à une application progressive à partir de 2027, sous réserve des textes techniques à venir. Si ces derniers seront déterminants, les grandes lignes de la réforme sont déjà posées et méritent d’être examinées dès maintenant.
Ce second article fait suite à notre parution du 19/02/2026 introduisant les nouveautés de Pilier 1
L’équipe Actuariat de Twobii a synthétisé ici les modifications apportées au cadre quantitatif de Solvabilité II par la Directive (UE) 2025/2. Le présent document analyse les cinq modifications principales du pilier 1, leurs fondements théoriques et leurs impacts quantitatifs estimés.
Nouvelle méthode d’extrapolation de la courbe des taux
Depuis son adoption, Solvabilité II impose aux assureurs européens de valoriser leurs engagements selon une approche économique, en s’appuyant sur une courbe de taux sans risque. La méthodologie antérieure reposait sur la méthode Smith-Wilson, introduite lors de la transposition de la directive en 2016. Cette méthode extrapole les taux au-delà du Last Liquid Point (LLP), situé à 20 ans pour l’euro, en appliquant une fonction de convergence exponentielle vers l’Ultimate Forward Rate (UFR).
Formulation Antérieure
f u = UFR + f LLP − UFR ∗ e pour u > LLP, −∝ u−LLP
Où f(u) est le taux Forward instantané,
• α est un paramètre de convergence,
• et u représente la maturité en années.
En particulier, la convergence exponentielle vers l’UFR s’opérait rapidement, induisant un écart significatif entre les taux extrapolés et les données de marché observables pour les maturités 20-40 ans. En contexte de taux bas (UFR à 4,2 % vs taux observés < 1 %).
Conséquence : les taux extrapolés sont plus bas → provisions techniques plus hautes.
La révision introduit une approche fondée sur le Premier Point de Lissage (First
Smoothing Point, FSP), marquant la transition entre la zone de liquidité et la zone
d’extrapolation.
Évolution de l'Ajustement pour Volatilité
La réforme vise à renforcer la capacité stabilisatrice du VA tout en corrigeant les
faiblesses du dispositif initial, pour rappel, cet ajustement réduit l’exigence en
capital en période de volatilité élevée des marchés de crédit.
AVANT LA RÉVISION
65 % du spread était traité comme volatile, 35 % comme risque de crédit
fondamental.
➢ Le portefeuille utilisé pour construire la VA reflétait un “panier moyen”
théorique des placements, souvent éloigné des réalités spécifiques des
marchés ou modèles d’assurance.
➢ Une utilisation de VA trop large et non conforme aux pratiques internes de
gestion des risques par les assureurs.
APRÈS LA RÉVISION
85 % du spread est traité comme volatile, 15 % seulement comme risque de crédit fondamental. En conséquence, une part plus importante du spread peut
être compensée par le VA
➢ Le portefeuille de référence est principalement construit par les instruments de dettes, plus cohérent avec la structure réelle des investissements des assureurs.
➢ L’utilisation de la VA doit suivre un processus supervisé, intégrant la validation avec l’ACPR, justification quantitative, et cohérence avec la stratégie ALM. (impact supplémentaire positif de 0,5 à 1,5 points sur le ratio si elle est approuvée)
Marge pour risque : une évolution vers plus de réalisme et moins de volatilité
Les récents ajustements apportés au cadre Solvabilité II modifient en profondeur la manière d’appréhender la marge de risque.
Longtemps perçue comme trop élevée et trop sensible aux mouvements de taux, la RM se rapproche désormais davantage de la dynamique réelle des risques et offre une lecture plus stable du bilan prudentiel.
Formulation Antérieure
RM = COC ∗
t≥0
SCRt
1 + rt+1
t+1
Nouvelle Formulation
La commission européenne propose deux modifications :
• Un coût du capital recalibré
Le coût du capital est désormais réduit à 4,75 %, avec une possible révision périodique par la
Commission européenne. Ce taux restera encadré dans une plage allant de 4 % à 5 %.
Ce recalibrage réduit directement le niveau de la RM, en particulier pour les portefeuilles de longue duration où cette composante pouvait peser significativement sur le passif.
• Un facteur temporel pour refléter l’évolution des risques
L’introduction d’un facteur de décroissance exponentielle, noté λ, marque une avancée importante.
Le paramètre λ = 0,96 introduit un mécanisme de décroissance exponentielle : le capital requis aux années futures contribue avec un poids décroissant à la RM. Mathématiquement, cela reconnaît que le coût du capital diminue avec le temps.
où :
COC : le taux de coût du capital fixé à 6 %,
r : est le taux d’intérêt sans risque de base pour l’échéance t+1 années
SCR : est l’exigence en capital à l’année t.
Formule de calcul de la RM proposée :
Avec :
COC : le taux de coût du capital fixé à 4,75%
r : est le taux d’intérêt sans risque de base pour l’échéance t+1 années
SCR : est l’exigence en capital à l’année t.
Quels impacts pour les assureurs ?
La combinaison du nouveau coût du capital et de la décroissance temporelle conduit à une baisse notable de la RM, particulièrement bénéfique pour les portefeuilles longs (rentes, épargne à maturité éloignée).
Exemple, Pour un portefeuille typique d’assurance retraite avec durée de 20 ans et
SCR constant :
• Ratio RM / Capital (formule ancienne) ≈ 5,4 %
• Ratio RM / Capital (formule nouvelle) ≈ 4,1 %
• Économie de capital : (5,4 % − 4,1 %) / 5,4 % ≈ 24 %
Cet effet bénéfique compense partiellement, mais non intégralement, la hausse des provisions techniques résultant de la modification de l’extrapolation des taux
Estimation du risque de taux
La révision du cadre Solvabilité 2 apporte une évolution dans la manière dont
le risque de taux d’intérêt est mesuré et intégré au SCR.
Cette mise à jour répond à un constat largement partagé par les superviseurs : les chocs actuellement en vigueur avaient tendance à sous-estimer le risque dans les environnements prolongés de taux bas, et ne reflétaient plus correctement la sensibilité réelle des portefeuilles des assureurs.
• La nouvelle méthodologie introduit une combinaison additive et multiplicative pour choquer les taux, en remplacement la logique multiplicative utilisée auparavant.
• Introduction d’un choc sur les taux négatifs, complété par un taux plancher en-dessous duquel les taux choqués ne peuvent pas descendre. Cette règle garantit une cohérence entre les stress haussiers et baissiers de taux.
Les Corrélations Taux-Spread
La corrélation entre le risque de taux et le risque de spread de crédit a été révisée
dans le contexte de la révision 2027.
La corrélation en scénario baissier (stress test à la baisse des taux) était précédemment calibrée à 0,50. Cette valeur reflétait une hypothèse selon laquelle une réduction des taux sans risque serait associée à un resserrement proportionnel des spreads de crédit.
La révision réduit cette corrélation à 0,25. Cette modification reconnaît que, empiriquement, la relation entre les variations des taux sans risque et les spreads de crédit est moins déterministe qu’initialement supposé. En particulier, lors d’une baisse des taux, les spreads ne se resserrent pas systématiquement ni avec la même amplitude
Pour un assureur avec 10 Md€ d’obligations Corporate, cet effet peut générer un gain de +0.3% à +0.8% sur le ratio de solvabilité.
Pour un portefeuille stylisé avec SCR_taux = 100 et SCR_spread = 80 :
• SCR_ancien ≈ 156
• SCR_nouveau = ≈ 143
Réduction du SCR marché : (156 − 143) / 156 ≈ 8,3 %
Pour un assureur disposant de 10 milliards d’euros en obligations corporate et gouvernementales, cet effet peut générer un impact positif de 0,3 à 0,8 points sur le ratio de solvabilité, selon la sensibilité réelle du portefeuille aux deux facteurs.
Fin des phases transitoires et cadre stabilisé
Contrairement à la version précédente, la nouvelle réglementation ne prévoit pas de phase transitoire pour l’application des nouveaux paramètres. Les assureurs devront donc intégrer directement ces chocs recalibrés dans leur évaluation du SCR, ce qui renforcera immédiatement la prudence du cadre prudentiel.
